Podcast Work Side Story - Philippe Nathan : L’architecture comme engagement

Philippe Nathan est architecte, associé fondateur du cabinet 2001, qu’il codirige depuis 2014 avec Sergio Carvalho. Diplômé de La Cambre à Bruxelles, passé par le bureau bruxellois 51N4E, il s’installe au Luxembourg en 2010 pour fonder sa propre agence. En quinze ans, 2001 s’est imposé comme une référence : projets résidentiels audacieux, bâtiments publics remarqués, et une philosophie de conception qui refuse toute concession à la facilité.

Dans ce nouvel épisode de Work Side Story, il revient sans filtre sur son parcours, sa vision de l’architecture, les défis de diriger une agence au Luxembourg — et sur ce que signifie, concrètement, construire avec conviction.

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Jouer dans les chantiers : l’enfance d’un architecte

L’architecture n’est pas arrivée par hasard dans la vie de Philippe Nathan. Elle était là avant même qu’il en ait conscience.

« Mon grand-père était entrepreneur en gros œuvre. J’ai passé beaucoup de temps sur les chantiers. Cette énergie de construire quelque chose, d’interagir avec des personnes de toutes origines… c’est quelque chose qui m’a toujours parlé. »
— Philippe Nathan

Enfant, il découvre les chantiers du Luxembourg des années 80, explore avec son frère les cités en construction et les friches industrielles d’un pays en pleine mutation. Ces lieux deviennent son terrain de jeu — et, sans le savoir encore, sa première école d’architecture.

Au lycée, le verdict tombe : on lui déconseille l’architecture à cause de ses notes en mathématiques.

« On m’a dit : l’architecture, il faut oublier ça. C’est pas pour toi. Tu pourras jamais réussir. Aujourd’hui, je dis à des étudiants : si tu veux vraiment faire quelque chose, il faut foncer. Tu peux tout réussir.  »

La Cambre, Bruxelles et la rencontre avec Sergio Carvalho

Philippe choisit La Cambre à Bruxelles — une école au cadre rigoureux, dans un environnement qui n’a rien de confortable. L’ancienne caserne de pompiers, les trous dans les murs, l’atmosphère « rock and roll » : tout le contraire du Luxembourg organisé qu’il connaît. C’est précisément ce décalage qui l’attire.

Les deux premières années sont difficiles. Puis, à partir de la troisième année, les ateliers mélangent les étudiants de niveaux différents. Le frottement avec des profils plus matures, les exercices plus exigeants, la confrontation au réel : tout change.

C’est pendant un jury de fin d’année que Philippe rencontre Sergio Carvalho — dans des circonstances mémorables.

« Un prof me demande : « C’est en quoi ta façade ? » Je réponds : « Ma façade, elle est en béton », avec un bon accent luxembourgeois. Et là, deux personnes dans le public commencent à hurler de rire. C’était Sergio et un copain. C’est comme ça qu’on s’est rencontrés. »

51N4E : l’école de l’engagement

Après La Cambre, Philippe rejoint le bureau bruxellois 51N4E, fondé en 1998. Une agence internationale, radicale, où la culture du débat est intense.

« Il y avait une culture de la confrontation autour du projet qui était très engagée. On pouvait dire non, on ne va pas faire ça. L’engagement était inspirant. »

Cette expérience lui apprend quelque chose que l’école ne lui avait pas donné : le goût de la lutte, la remise en cause des évidences, et l’idée qu’un architecte doit s’engager bien au-delà du dessin. Mais les projets luxembourgeois qu’on lui propose ne correspondent pas à la stratégie de 51N4E. Ses collègues l’encouragent : « Fais-le toi-même. »

2001 naît comme ça. Pas d’un plan de carrière, mais d’un enchaînement de circonstances et d’une conviction qui ne demandait qu’à se concrétiser.

2001 : le monolithe, le masque et l’essentiel

Le nom intrigue. Et c’est voulu. Derrière 2001, il y a l’odyssée de Stanley Kubrick, bien sûr — le monolithe absolu, réduit à l’essentiel, aux proportions parfaites. Mais aussi le 11 septembre, le premier forum social de Porto Alegre, et même la présentation du premier iPod par Steve Jobs.

« Je voulais un nom où les gens ne savent pas trop où le caser. 2001, c’est comme un masque. C’est tellement abstrait que ça peut être tout et rien. Et j’aimais bien cette idée, dans un pays qui case quand même très bien.  »

La philosophie de l’agence se résume en une obsession : réduire à l’essentiel. Pas de maquillage, pas de couches superflues. Montrer l’honnêteté des matériaux. Permettre de toucher, de sentir, de vivre une architecture avec tous les sens.

« Il y avait une sorte d’horreur du maquillage en architecture. On veut travailler avec les uns et les autres pour formuler une entité complète. Pas mettre du maquillage sur des couches qu’on cache. »
— Philippe Nathan

Concevoir ensemble : une méthode horizontale

Chez 2001, il n’y a pas de cellule de conception réservée aux associés. Pas de croquis du matin que l’équipe exécute. La philosophie est radicalement collaborative.

« On essaie de pousser chaque collaborateur, même stagiaire, à contribuer avec des questions, des doutes, des convictions. On ne veut pas diviser le travail au point de perdre l’idée à laquelle on travaille.  »

Les murs du bureau sont couverts de dessins, de croquis, de 3D. Les sessions de travail tournent autour de grandes questions : qu’identifie-t-on comme problème ? Comme doute ? Comme conviction ? Ce processus est exigeant, parfois inconfortable. Mais c’est ce qui donne aux projets de 2001 leur profondeur.

La maison en verre refusée : quand la créativité se heurte à la réglementation

Céline Velluet n’est pas seulement l’hôte de cet épisode. Elle est aussi cliente de 2001 : c’est le cabinet qui a conçu sa maison. Et il y a une anecdote que tous deux partagent.

Le premier projet imaginé pour sa maison était une façade entièrement en verre, inspirée de Renzo Piano (Maison Hermès à Tokyo) et de Pierre Chareau (Maison de Verre à Paris). Un coup de cœur immédiat. Refusé par la commune.

« Ça arrive souvent. On essaie quand même de pousser certaines limites. On identifiait quelque chose d’essentiel chez la maîtrise d’ouvrage : lumière, soleil, mais aussi privacité, modernité et une matérialité très poussée. »
— Philippe Nathan

Cette anecdote soulève une question de fond. Au Luxembourg, les nouveaux plans d’aménagement général imposent des matériaux, des couleurs, des formes. Des bâtiments comme la maison Fany, en béton brut, ne pourraient plus être construits dans de nombreuses communes. Est-on en train de tuer la créativité architecturale au nom d’une homogénéité paysagère ?

« Un PAG, c’est aussi du damage control. Je comprends l’origine du souhait : garantir une qualité minimale pour le plus mauvais maître d’ouvrage. Mais c’est triste. »

Philippe nuance toutefois : des amitiés professionnelles se sont formées autour de projets difficiles. Des techniciens communaux se sont associés à des solutions créatives. Dans un pays à taille humaine, le dialogue reste possible.

Recruter des talents dans un pays sous tension

L’équipe de 2001 est aujourd’hui une dizaine d’architectes. Multiculturelle par nature : luxembourgeois, vietnamien, grec, arménien, néerlandais, allemand… Le recrutement se fait sur portfolio, sur la sensibilité et l’ambition que l’on peut y lire.

« On cherche des talents investis. Des gens qui veulent mordre. Ils viennent d’Italie, du Vietnam, de Grèce. Mais après, il faut que cette personne se sente à l’aise autour. Et le coût de la vie au Luxembourg, c’est un vrai sujet. »

La crise du logement n’est pas qu’un problème social. C’est aussi un frein à l’attractivité des talents — y compris pour les architectes qui façonnent les villes de demain.

« Des talents, on ne va pas les attirer avec des logements génériques. Croissance économique et crise du logement sont très liées — et c’est une question de qualité, pas seulement de quantité. »

Nommer ceux qui ont construit 2001

Sur le site de 2001, un détail interpelle : tous les anciens collaborateurs sont listés nommément. Une vingtaine de noms. Des personnes qui ont depuis fondé leur propre agence, rejoint des administrations, ou même sont devenues officiers dans l’armée.

« 2001, c’est clairement pas Philippe Nathan et Sergio Carvalho Architecture. C’est l’ambition d’un collectif. Toutes ces personnes ont contribué. Et on apprécie toutes les histoires qui sont passées par notre bureau.  »
— Philippe Nathan

Un geste rare, qui dit beaucoup sur la culture de l’agence : reconnaître que chaque projet porte la trace de ceux qui y ont travaillé.

L’écologie, l’urgence et le temps long

La question environnementale n’est pas un ajout récent dans la pratique de 2001. Elle était là dès le départ, sous une forme simple : réduire les masses de matériaux et de déchets. Utiliser le moins de sol possible. Puis elle s’est élargie, notamment à travers le projet Luxembourg in Transition et la définition conceptuelle du Greenbelt autour de Luxembourg-Ville.

Philippe porte un regard lucide sur les contradictions du secteur : la course à l’efficience énergétique des bâtiments, pendant que l’explosion des datacenters consomme des ressources à une échelle inédite.

« Le défi technologique avec son impact sociétal… je ne suis pas sûr qu’on l’apprécie à sa juste mesure.  »

Sa conviction : remonter la chaîne décisionnelle. Ne pas attendre que l’architecture répare en bout de course ce que la planification n’a pas anticipé.

Ce que ce parcours raconte

Le parcours de Philippe Nathan raconte autre chose qu’une carrière d’architecte. Il raconte une certaine idée de la création : exigeante, collective, engagée. Une architecture qui refuse le superflu, qui se frotte au réel, qui accepte les frustrations du métier pour ne jamais trahir ses convictions.

Et quand on lui demande si la naissance prochaine de sa fille change sa vision, sa réponse est nette : « Non. Ça me pousse juste à m’engager beaucoup plus. »

Work Side Story, c’est aussi cela : montrer que derrière chaque bâtiment, chaque espace, chaque ville qu’on habite, il y a des humains qui se battent pour que les choses soient faites avec justesse, cohérence et ambition.

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