Aperol : et l'apéro devint une marque

En 1919, deux frères de Padoue baptisent leur liqueur orange d'un mot d'argot français : « apéro ». Le nom contenait déjà toute la stratégie. Il faudra pourtant plus de huit décennies, et un rachat, pour que la marque comprenne ce qu'elle avait promis.

© Archives Aperol / Campari Group

Un nom comme programme

Foire internationale de Padoue, 1919. Luigi et Silvio Barbieri présentent le fruit de sept années d'essais : une liqueur d'un orange éclatant, titrant 11 degrés à peine. Dans l'Italie des amers corsés, c'est un contre-pied. Léger, lumineux, buvable en journée.

Reste à la nommer. Silvio rapporte d'un voyage en France un mot d'argot entendu là-bas : l'apéro. Ce sera Aperol.

Il faut mesurer l'étrangeté du geste. Les marques de spiritueux de l'époque portent le nom d'un fondateur, d'une plante, d'une ville. Les frères Barbieri, eux, ne nomment pas ce qu'il y a dans la bouteille. Ils nomment l'heure à laquelle on l'ouvre. Le produit s'efface derrière le moment. En 1919, personne ne voit la portée de cette décision. Pas même eux.

Le siècle d'attente

Les premières affiches, dans les années 1920, visent les sportifs. Argument imparable : si peu d'alcool. Dans les années 1930, la marque s'adresse aux femmes dans la presse, autre audace pour l'époque. Dans les années 1950, la Vénétie voit naître la recette qui fera l'histoire : l'Aperol rejoint le Spritz, cette habitude locale qu'une légende attribue aux soldats autrichiens du XIXᵉ siècle, allongeant d'un « Spritzen » d'eau des vins vénitiens jugés trop forts. La télévision s'en mêle, l'époque du Carosello offre à Aperol son premier spot.

Spot Aperol de l'époque Carosello

Et puis, plus grand-chose. Aperol traverse la seconde moitié du siècle comme une gloire régionale. En 2003, la marque pèse 30 millions d'euros de ventes, presque toutes en Vénétie. Quatre-vingts ans après sa naissance, elle est exactement ce que son nom annonçait : l'apéritif d'une région qui a l'apéritif dans le sang. Mais le nom promettait plus large.

2003 : le rachat qui relit le nom

Cette année-là, Campari rachète Aperol pour environ 150 millions d'euros. Cinq fois ses ventes. Le prix ne s'explique ni par les stocks ni par la distillerie : Campari achète une idée intacte, jamais exploitée à sa mesure.

Car le groupe ne repositionne pas le produit. Il ne change ni la recette, ni la bouteille, ni la couleur. Il fait plus simple et plus rare : il prend le nom au sérieux. Aperol cesse d'être une liqueur qui cherche des buveurs. Elle devient l'organisatrice d'un moment.

Vendre l'heure, pas le verre

La stratégie tient en trois disciplines, tenues sans dévier pendant vingt ans.

Une recette, une seule : 3 doses de Prosecco, 2 d'Aperol, 1 d'eau gazeuse. Codifiée, enseignée aux bars du monde entier, reconnue par l'International Bartenders Association. N'importe quel serveur de Copenhague ou de Melbourne peut la reproduire, et le client retrouver exactement le même verre.

Une couleur, une seule : l'orange. Sur les verres, les parasols, les tabliers, les façades. La terrasse devient média. De loin, avant même de lire quoi que ce soit, on sait.

Un décor, un seul : la table dehors, la lumière de fin de journée, les verres qui se croisent. Aperol ne communique jamais sur le goût. Elle communique sur 18 heures.

Le résultat donne le vertige : l'Italie, puis l'Allemagne, puis le monde. En 2023, la marque dépasse 700 millions d'euros de ventes, en croissance de 23 %, et représente environ un quart du chiffre d'affaires du groupe Campari. La rançon suit, mécanique : des imitations orange fleurissent sur les cartes, au point que Campari certifie désormais les établissements servant le véritable Spritz. Quand on possède un moment, tout le monde veut s'asseoir à la table.

Posséder un moment

L'histoire d'Aperol dit une chose que beaucoup de plans marketing ignorent : on peut posséder autre chose qu'une catégorie. Une heure. Un rituel. Une saison. Le produit devient alors la clé d'entrée d'un moment que les gens désirent déjà. Il n'y a plus rien à vendre, seulement un rendez-vous à tenir.

Et ce territoire-là n'est pas réservé aux spiritueux. Une ville peut posséder son samedi matin. Une institution culturelle, son premier dimanche du mois. Une banque, le moment où un projet de vie se décide. La question n'est pas la taille du budget. Aperol a attendu 84 ans avec le même nom, la même couleur, la même recette. La question est celle de la discipline : choisir un moment, s'y installer, et n'en plus bouger.

En 1919, deux frères ont écrit la stratégie dans le nom. Tout y était. Encore fallait-il le lire.

Derrière chaque marque qu'on retient, il y a des choix assumés. Si vous souhaitez explorer les vôtres, rencontrons-nous.

Les visuels utilisés dans cet article sont présentés dans un cadre éditorial.

© Les droits appartiennent à leurs auteurs respectifs. Si vous êtes ayant droit et souhaitez une mise à jour ou une suppression, contactez-nous à moien@wili.lu.

Suivant
Suivant

Podcast Work Side Story - Jean-Charles Hospital : La cuisine comme transmission